
Le trouble bipolaire peut gêner plusieurs fonctions cognitives, surtout la mémoire verbale, les fonctions exécutives, l’attention et la mémoire de travail. Ces difficultés ne s’arrêtent pas forcément quand l’humeur redevient plus calme. Elles restent mesurables en euthymie, c’est-à-dire hors épisode maniaque ou dépressif franc, avec une ampleur moyenne modérée.
Beaucoup de patients redoutent une détérioration du type maladie d’Alzheimer, ou imputent chaque oubli au lithium. Une méta-analyse de 2025 portant sur 4 404 personnes en euthymie décrit plutôt un déficit moyen d’environ 0,70 écart-type sur la mémoire verbale, alors qu’environ un tiers des patients gardent un profil cognitif relativement préservé.
Les chiffres ci-dessous précisent les domaines atteints, ce que l’on sait du lithium et de la sismothérapie, et les signes qui justifient un avis médical rapide, y compris une possible neurotoxicité du lithium même à concentration thérapeutique, surveillée à chaque rendez-vous dans le guide britannique NICE CG185.
Quels déficits cognitifs le trouble bipolaire laisse-t-il ?
Le trouble n’atteint pas seulement l’humeur. Même en dehors d’un épisode, les tests montrent en moyenne un déficit modéré dans presque tous les grands domaines cognitifs, plus marqué pour la mémoire verbale et les fonctions exécutives que pour le quotient intellectuel estimé avant la maladie.
La synthèse de Swidzinski et de ses collègues, publiée en 2025 dans Psychological Medicine, a regroupé 75 études (4 404 patients, 4 037 témoins). L’écart standardisé (g de Hedges) atteint 0,70 pour la mémoire verbale, 0,69 pour les fonctions exécutives, 0,68 pour la mémoire visuospatiale, 0,64 pour l’attention et la vitesse de traitement, 0,61 pour la mémoire de travail et 0,58 pour la cognition globale. Le quotient prémorbide n’est que faiblement plus bas (g = 0,24). Un g voisin de 0,50 correspond à un écart modéré par rapport à la population de comparaison.
| Domaine | Écart (g de Hedges, 2025) | Traduction fréquente au quotidien |
|---|---|---|
| Mémoire verbale | 0,70 | Retenir des mots, des consignes, le fil d’un récit |
| Fonctions exécutives | 0,69 | Planifier, changer de stratégie, inhiber une impulsion |
| Mémoire visuospatiale | 0,68 | Se souvenir d’un trajet, d’un schéma, d’un emplacement |
| Attention et vitesse | 0,64 | Lire, trier des mails, suivre une réunion sans décrocher |
| Mémoire de travail | 0,61 | Garder un numéro le temps de le composer, calculer de tête |
| Cognition globale | 0,58 | Impression générale de lenteur ou de brouillard mental |
Ces moyennes masquent une grande hétérogénéité. La même synthèse rappelle qu’environ 40 % des patients présentent une atteinte marquée d’au moins un domaine, chiffre repris d’observations plus anciennes. Les méta-régressions de 2025 n’ont pas lié la performance aux variables cliniques habituelles, hormis une petite association entre davantage d’années d’études et un déficit un peu moindre en mémoire verbale.
Le NIMH estime à 2,8 % la part d’adultes concernés sur un an aux États-Unis (enquête NCS-R, 2001-2003), dont 82,9 % avec une gêne jugée grave. La Cleveland Clinic parle d’environ 3 adultes sur 100. Ces chiffres ne décrivent pas la France ; ils rappellent seulement que le trouble est fréquent et souvent invalidant, y compris par la cognition.

Les difficultés de mémoire persistent-elles entre les épisodes ?
Oui, pour une part importante des patients. Les déficits ne se limitent pas à la manie ou à la dépression. Ils sont encore visibles quand l’humeur est relativement stable, ce que les études appellent l’euthymie.
Le trouble est une affection au long cours, le plus souvent reconnue à l’adolescence ou au début de la vingtaine, avec des hauts (manie ou hypomanie) et des bas (dépression) qui, selon la Mayo Clinic, peuvent bouleverser le sommeil, le jugement et la capacité à penser clairement. Entre les épisodes, certaines personnes restent longtemps stables, d’autres basculent souvent. Le NIMH ajoute qu’en l’absence de traitement adapté, les épisodes tendent à se rapprocher. Cela n’équivaut pas à une perte de mémoire inéluctable année après année.
Une méta-analyse de Bora (2025) sur 14 études en euthymie ou avec des symptômes légers retrouve trois profils. Environ 23,1 % des patients ont une atteinte importante sur les six domaines testés, 42,5 % une atteinte modérée, et 33,5 % un fonctionnement globalement préservé, avec même un petit avantage exécutif (g = 0,23) dans ce dernier groupe. Le groupe très atteint compte davantage de patients de type I, d’hospitalisations et d’usage d’antipsychotiques.
Dire que « plus on a d’épisodes, plus la mémoire s’effondre » reste donc trop simple. Des travaux plus anciens liaient le nombre d’épisodes maniaques à de moins bons scores. La méta-régression de 2025, elle, n’a pas confirmé ce lien au niveau des moyennes de groupe. Les recommandations indiennes de 2025 (Kesavan et coll.) tiennent encore le nombre d’épisodes, les symptômes dépressifs résiduels et certaines comorbidités pour des médiateurs possibles. On ne moyenne pas ces sources. La synthèse la plus large sur l’euthymie invite à ne pas présenter le déclin lié au nombre d’épisodes comme un fait établi.
La Société internationale des troubles bipolaires (ISBD) considère ces déficits comme une cible de soin, parce qu’ils pèsent sur le travail et la vie sociale même quand l’humeur est mieux contrôlée. Stabiliser l’humeur reste indispensable ; cela ne suffit pas toujours à rendre la mémoire et l’attention comme avant.
Mémoire de travail, mémoire verbale et fonctions exécutives
Trois systèmes expliquent la plupart des plaintes quotidiennes. La mémoire de travail retient une information le temps de s’en servir. La mémoire verbale encode et rappelle des mots. Les fonctions exécutives organisent, trient et freinent.
Oublier un rendez-vous pris la veille, perdre le fil d’une conversation à plusieurs ou relire trois fois le même paragraphe n’est pas « de la mauvaise volonté ». Sur une tâche de mémoire verbale, l’écart moyen en euthymie (g = 0,70) se traduit souvent par un apprentissage plus lent d’une liste et un rappel différé plus pauvre. Sur les fonctions exécutives (g = 0,69), on voit davantage d’erreurs quand il faut changer de règle, planifier les étapes d’une tâche ou résister à une distraction.
La mémoire de travail (g = 0,61) se manifeste dans des gestes banals. Garder un code le temps de le taper, suivre une recette tout en parlant, ou calculer une monnaie devient plus coûteux. L’attention et la vitesse (g = 0,64) ajoutent une lenteur qui fatigue, surtout au travail sur écran.
- Retenir une liste de courses ou le contenu d’un mail long sollicite surtout la mémoire verbale.
- Composer un numéro dicté à l’oral sans le noter dépend de la mémoire de travail.
- Passer d’un dossier à un autre sans tout mélanger relève des fonctions exécutives.
- Finir un compte rendu dans le temps imparti dépend aussi de la vitesse de traitement.
Ces scores de groupe ne disent pas ce que vous valez. Un tiers des patients testés dans la synthèse de Bora restent dans la norme. À l’inverse, une personne dont l’humeur est calme peut encore buter sur un bilan neuropsychologique. La plainte subjective et le test objectif ne coïncident pas toujours, point sur lequel insistent à la fois l’ISBD et la cohorte lithium de Burdick.
Concentration pendant la manie et la dépression
Pendant un épisode, la cognition se dégrade souvent davantage, mais pas de la même façon. La manie disperse l’attention. La dépression l’alourdit et multiplie les oublis.
Du côté maniaque, le NIMH décrit des pensées qui s’emballent, une parole rapide, une distractibilité et un besoin de sommeil réduit. Du côté dépressif, se concentrer ou décider devient difficile, la parole ralentit, et « oublier beaucoup » fait partie des signes listés. Les mêmes pôles reviennent chez la Mayo Clinic, avec la distractibilité et les décisions risquées en manie ou hypomanie, et la peine à penser, à se concentrer ou à trancher en épisode dépressif.
Une manie dure au moins sept jours, ou moins si une hospitalisation s’impose, d’après les critères rappelés par le NIMH. Un épisode dépressif caractérisé dure souvent au moins deux semaines. L’hypomanie reprend les mêmes thèmes que la manie, en moins intense, sans rupture aussi nette avec la réalité. Le type II n’est pas une forme « légère » du type I. La Mayo Clinic souligne que les dépressions y sont souvent plus longues, ce qui laisse davantage de place aux troubles de concentration.
Les épisodes mixtes mêlent, le même jour, une tristesse marquée et une énergie agitée. Dans ce climat, ni le repos ni l’élan ne tiennent, et la mémoire de travail s’épuise. On parle de cycles rapides à partir de quatre épisodes en un an. Ces bascules fréquentes rendent plus difficile de juger ce qui relève de l’état thymique et ce qui reste une fois l’humeur apaisée.
Tant que l’épisode n’est pas traité, interpréter un « trou de mémoire » comme un dégât définitif n’a guère de sens. Le moment utile pour un bilan cognitif, dans les recommandations de l’ISBD et dans le CPG indien de 2025, est la rémission ou l’euthymie, pas le pic de manie.
Le lithium brouille-t-il vraiment la mémoire ?
Pas de façon aussi nette que le ressenti de « tête cotonneuse » le suggère. Sur les tests, le lithium n’apparaît pas comme un toxique cognitif évident aux doses thérapeutiques ; une sensation de ralentissement reste pourtant fréquente et peut faire arrêter le traitement.
Burdick et ses collègues ont étudié, en 2020, la plus grande cohorte publiée à ce sujet dans un essai multicentrique (262 patients, dont 88 suivis après stabilisation sous lithium en monothérapie). Au départ, les scores ne différaient pas entre personnes sous lithium et les autres. Après stabilisation, l’indice cognitif global, l’apprentissage verbal (CVLT, une épreuve de listes de mots), le rappel différé et la flexibilité mentale (TMT-B) s’amélioraient. Les auteurs concluent que le lithium n’altère pas clairement la cognition lorsqu’il est utilisé pour soigner, et qu’il pourrait même l’accompagner d’une amélioration une fois l’humeur plus stable.
Le décalage avec le vécu est connu. Dans cette cohorte, le ralentissement mental figure parmi les effets les plus souvent invoqués pour lâcher le lithium, alors que la perception et les tests concordent mal. Des travaux plus anciens, discutés dans cette cohorte, décrivaient de petits effets défavorables sur l’apprentissage verbal. Ce n’est pas le même message que les données longitudinales de 2020. Les plus récentes, sur une cohorte large, vont plutôt contre l’idée d’un lithium qui « abîme la mémoire » à dose usuelle.
Au Royaume-Uni, le NICE CG185 (dernière revue en septembre 2025) place le lithium en traitement de fond de première intention et vise d’abord une lithiémie entre 0,6 et 0,8 mmol/l chez une personne qui le commence. Il demande de chercher à chaque consultation des signes de neurotoxicité, y compris un trouble cognitif, qui peuvent survenir à des taux encore thérapeutiques. Chez les personnes âgées, le même guide demande de tenir compte de l’effet des psychotropes, surtout anticholinergiques, sur la cognition. Ce sont des règles britanniques, pas un protocole français. Le médecin ou le pharmacien appliquera la recommandation locale et adaptera la surveillance.
Le NIMH rappelle que le lithium peut aussi réduire le risque suicidaire. Arrêter le comprimé de soi-même parce que l’on se sent « moins vif » expose à une rechute, qui elle-même aggrave souvent l’attention. Toute plainte de mémoire sous lithium mérite d’être dite, pas d’être tranchée seul.
Sismothérapie et mémoire autobiographique
La sismothérapie, ou électroconvulsivothérapie (ECT), peut brouiller le souvenir d’événements personnels. Elle n’est pas un traitement de routine de la cognition ; on la réserve en général aux formes graves, résistantes ou urgentes.
Le NIMH la situe après l’échec des médicaments et des psychothérapies, ou lorsqu’une réponse rapide est nécessaire (risque suicidaire élevé, catatonie). Un courant électrique bref, sous anesthésie générale, déclenche une crise convulsive contrôlée. Le guide britannique NICE TA59 indique que l’ECT peut entraîner une amnésie rétrograde (passé) ou antérograde (faits récents), parfois durable. Chez certaines personnes, cette perte est vécue comme très destructrice et annule, à leurs yeux, le bénéfice thymique. Distinguer l’effet du geste de celui de la dépression elle-même n’est pas toujours possible.
Une méta-analyse de Mathiassen, Semkovska et coll. (British Journal of Psychiatry, 2026) a porté sur neuf études, 432 patients et 173 témoins, surtout dans la dépression. Juste après l’ECT, la perte de mémoire autobiographique était plus marquée que chez les témoins (différence standardisée 0,55). L’effet était petit en stimulation unilatérale droite (0,32) et grand en bilatérale (0,82). Dans les suivis à 6–12 mois, les souvenirs perdus ne réapparaissaient pas clairement. Les échantillons restent petits et souvent observationnels ; le signal, lui, est cohérent.
Le NIMH oppose à l’ECT la stimulation magnétique transcrânienne répétée (rTMS), moins puissante, sans anesthésie générale, avec un faible risque d’effet indésirable sur la mémoire. Ni l’une ni l’autre n’est un « entraînement » de la cognition. La rTMS vise surtout une dépression qui n’a pas cédé aux médicaments. En France, l’indication, le type d’électrodes et le nombre de séances se discutent avec l’équipe qui pratique le geste.
Si une ECT est proposée, il est légitime de demander quel placement d’électrodes est prévu, comment la mémoire autobiographique sera suivie, et ce qui est attendu à six mois. Le guide NICE rappelle aussi que certaines personnes rédigent des directives anticipées sur ce traitement.

Comment évaluer la cognition en pratique
Un dépistage court, hors épisode franc, est plus utile qu’un jugement flou du type « vous ruminez, c’est normal ». L’ISBD recommande de dépister formellement la cognition chez les patients en rémission partielle ou complète, chaque fois que c’est possible.
Les deux outils mis en avant en 2018 sont le SCIP (Screen for Cognitive Impairment in Psychiatry), test papier d’environ quinze minutes sur l’apprentissage verbal, la mémoire de travail, la fluence et la vitesse, et le COBRA (Cognitive Complaints in Bipolar Disorder Rating Assessment), questionnaire de seize items sur la plainte subjective, faisable en une dizaine de minutes. Les recommandations indiennes de 2025 (Kesavan et coll.) reprennent SCIP et COBRA, y ajoutent des outils numériques (THINC-it, ICAT) et conseillent, si le dépistage est anormal, une batterie plus longue (BAC-A ou ISBD-BANC) avec un neuropsychologue.
L’ISBD demande aussi de revoir les médicaments et les maladies associées (thyroïde, addictions, syndrome d’apnées, dépression résiduelle) avant d’attribuer tout déficit au seul trouble bipolaire. Un bilan long n’est pas automatique. Il se discute quand le retentissement professionnel ou familial est net, quand la plainte et le dépistage divergent, ou quand on craint une autre cause (trouble neurocognitif débutant, effet indésirable, carence).
Le NICE, de son côté, n’impose pas un dépistage cognitif systématique à chaque bipolaire. Il demande, lors du bilan initial, d’explorer notamment une dysfonction cognitive plus tardive dans la vie, les comorbidités et les effets des traitements. Deux géographies, deux textes. Le dépistage ISBD est une recommandation de société savante internationale. Le NICE est un guide britannique de prise en charge globale. En France, c’est le psychiatre, parfois avec le médecin traitant, qui juge si un SCIP, un COBRA ou un bilan hospitalier a un sens dans votre situation.
Tenir un carnet de sommeil, d’humeur et d’oublis concrets (dates, conversations, erreurs au travail) aide plus qu’une impression générale de « trou noir ». L’ISBD encourage aussi à entretenir une « réserve cognitive », faite d’activité intellectuelle, de liens sociaux, d’exercice et du traitement des facteurs vasculaires. Ce n’est pas une guérison promise, c’est un terrain moins fragile.
Que peut-on tenter pour aider la mémoire ?
Aucun médicament n’a, à ce jour, une preuve solide et spécifique d’amélioration de la cognition dans le trouble bipolaire. La remédiation cognitive peut un peu faire monter certains scores de tests, sans que cela se traduise clairement par un meilleur fonctionnement au quotidien.
La méta-analyse de Samamé et coll. (2023, Psychological Medicine) a réuni sept essais indépendants, soit 586 adultes. Les gains étaient petits, avec un g de 0,32 pour la mémoire de travail, 0,30 pour la planification et 0,40 pour l’apprentissage verbal. Aucun effet significatif n’apparaissait sur le fonctionnement psychosocial, ni en fin de programme ni au suivi. Les auteurs estiment que ces données ne justifient pas d’inscrire la remédiation comme recommandation dans les guides de pratique.
L’ISBD, dès 2018, jugeait les traitements « pro-cognitifs » encore limités, tout en encourageant la recherche. Le CPG indien de 2025 aboutit au même constat pour les essais randomisés en double aveugle. Aucune intervention n’a montré un bénéfice cognitif fort, distinct de l’amélioration de l’humeur. La priorité pratique reste donc d’éviter les rechutes, de traiter une dépression résiduelle, de limiter les associations médicamenteuses inutiles, de soigner les comorbidités et de proposer, au cas par cas, une remédiation ou une stimulation non invasive dans un cadre évalué, plutôt que comme standard.
Quelques leviers plus modestes, mais reproductibles, reviennent dans les pages du NIMH et de la Mayo Clinic.
- Un horaire de sommeil régulier aide, car une nuit trop courte favorise souvent un basculement d’humeur.
- Le thymorégulateur se prend comme convenu, sans baisser la dose pour « retrouver de la vivacité ».
- Alcool et drogues aggravent à la fois l’humeur et l’attention, et se discutent franchement avec le médecin.
- Une activité physique régulière peut soutenir l’humeur et le sommeil, sans remplacer le traitement de fond.
- Un carnet d’humeur et de sommeil aide à relier un oubli à un épisode naissant plutôt qu’à une panne définitive.
La psychothérapie (thérapie cognitive et comportementale, thérapie interpersonnelle et des rythmes sociaux, travail familial) vise l’humeur, les rythmes et les relations. Elle n’efface pas un déficit de mémoire verbale, mais elle peut réduire le chaos qui le rend plus visible. Toute offre commerciale de « coaching mémoire » sans évaluation n’a pas le niveau de preuve d’un essai contrôlé.
Troubles de mémoire et moment de consulter
Des oublis isolés après une mauvaise nuit ne justifient pas un passage aux urgences. Une confusion brutale, des idées suicidaires ou des signes de toxicité du lithium justifient en revanche un avis urgent.
Les pensées suicidaires sont fréquentes dans ce trouble, rappelle la Mayo Clinic, et celui-ci ne s’améliore pas tout seul. En France, en cas de projet de se blesser, d’idées de mort envahissantes ou de perte de contact avec la réalité (hallucinations, convictions irréelles), il faut appeler le 15 (SAMU) ou le 112. Ce n’est pas « trop dramatique ». Le NIMH classe le trouble parmi les facteurs importants de suicide, de perte d’emploi et de rupture familiale.
Sous lithium, la Cleveland Clinic liste comme signaux d’alerte une confusion, des vomissements importants, des secousses musculaires marquées et un trouble visuel. Le NICE y ajoute paresthésies, ataxie, tremblement et trouble cognitif, y compris à lithiémie encore dans la cible. Ces signes relèvent d’un avis urgent, avec dosage de la lithiémie, et non d’une baisse de comprimé décidée seul.
| Situation | Conduite |
|---|---|
| Idées suicidaires, projet de se faire du mal, agitation maniaque avec rupture de contact | Appeler le 15 ou le 112 |
| Confusion, vomissements importants, tremblements marqués ou trouble visuel sous lithium | Urgences, lithiémie et bilan associés |
| Oublis persistants hors épisode, retentissement au travail ou sur la conduite | Médecin traitant ou psychiatre, possible dépistage cognitif |
| Sensation de ralentissement dès le début du lithium, sans signe de toxicité | En parler au prescripteur, ne pas arrêter le traitement seul |
| Oubli après une nuit très courte, pendant une phase clairement dépressive ou maniaque | Traiter d’abord l’épisode, revoir la cognition une fois l’humeur plus calme |
Le médecin traitant peut éliminer une hypothyroïdie, un déficit, un syndrome d’apnées ou un autre médicament en cause. Le psychiatre juge l’état thymique, les interactions et l’intérêt d’un SCIP, d’un COBRA ou d’un bilan neuropsychologique. Si vous conduisez et que l’attention flanche, il vaut mieux le dire. C’est un point de sécurité, pas une faute morale.
Questions fréquentes
Les oublis viennent-ils du trouble ou seulement des médicaments ?
Le plus souvent des deux, avec un poids plus grand du trouble lui-même. Les déficits persistent en euthymie dans les méta-analyses de 2025, y compris quand on tient compte des traitements. Le lithium peut donner une impression de lenteur sans faire chuter nettement les tests ; d’autres psychotropes, surtout des anticholinergiques chez la personne âgée, pèsent davantage selon le NICE. Un avis médical sert à démêler l’épisode, le résiduel dépressif, le médicament et une autre maladie.
Un bilan neuropsychologique est-il utile si l’humeur est calme ?
Oui, c’est même le bon moment. L’ISBD recommande un dépistage en rémission partielle ou complète, avec le SCIP et le COBRA, puis un bilan plus complet si besoin. Tester en pleine manie ou en dépression grave mélange l’état thymique et le trait cognitif. Des exemples concrets d’oublis aident plus qu’un simple « j’ai la tête vide ».
Le type II épargne-t-il la mémoire ?
Non. Le type II n’est pas une forme atténuée du type I, souligne la Mayo Clinic, parce que les dépressions y sont souvent plus longues. Bora (2025) trouve davantage de type I dans le sous-groupe à atteinte cognitive marquée, mais le type II n’est pas cognitivement « indemne ». La plainte d’attention pendant des mois de bas thymique mérite le même sérieux.
La remédiation cognitive suffit-elle pour reprendre le travail ?
Pas sur la foi des essais actuels. Samamé et coll. (2023) voient de petits gains sur quelques tests, sans amélioration du fonctionnement psychosocial. Cela peut rester une option individuelle, dans un programme évalué, pas une promesse de retour à l’emploi. La priorité reste la stabilité de l’humeur, le sommeil et l’adaptation du poste si la fatigue attentionnelle persiste.
Une confusion sous lithium est-elle une urgence ?
Oui, jusqu’à preuve du contraire. Confusion, vomissements importants, secousses musculaires ou trouble visuel font partie des signes de toxicité décrits par la Cleveland Clinic ; le NICE y ajoute un trouble cognitif possible même à taux thérapeutique. Une confusion brutale relève du 15 ou du 112, sans attendre le prochain renouvellement d’ordonnance.
Les tests et la plainte du patient disent-ils la même chose ?
Souvent non. Burdick (2020) rappelle que le ressenti de ralentissement sous lithium concorde mal avec les scores. L’ISBD décrit aussi des patients « dans la norme » aux tests qui se plaignent, et l’inverse. D’où l’intérêt de coupler un questionnaire (COBRA) et un test court (SCIP), puis d’écouter le retentissement réel (travail, conduite, comptes, conversations).
Conclusion
La mémoire et l’attention font partie du trouble bipolaire, pas d’un à-côté cosmétique. En euthymie, le déficit moyen est modéré, surtout verbal et exécutif ; un patient sur trois environ reste dans un profil préservé, et un sur quatre environ se trouve dans le groupe le plus atteint. Ni le lithium à dose usuelle ni « le cerveau qui s’use à chaque épisode » n’expliquent à eux seuls ce tableau, d’après les synthèses de 2025 et la cohorte lithium de 2020.
La sismothérapie peut laisser une brèche dans la mémoire autobiographique, davantage en stimulation bilatérale, avec peu de récupération nette à 6–12 mois dans les études rassemblées par Mathiassen et coll. C’est un argument pour un consentement précis, pas pour refuser par principe un geste parfois indispensable dans une dépression résistante. Aucun comprimé « pro-cognitif » n’a aujourd’hui le niveau de preuve d’un traitement de fond.
Vous pouvez noter pendant une à deux semaines les oublis concrets, le sommeil et l’humeur, puis demander à votre psychiatre si un dépistage SCIP ou COBRA a un sens maintenant que vous n’êtes plus en épisode franc. Si vous prenez du lithium, tout ralentissement nouveau et toute confusion se signalent au prescripteur, au lieu de diminuer la dose seul. En cas d’idées suicidaires ou de confusion brutale, le 15 ou le 112 reste le bon numéro.
Sources
- Swidzinski S, Tsapekos D et al. : Domain-specific cognitive function in euthymic bipolar disorder: a systematic review and meta-analysis. Psychological Medicine, 5 novembre 2025.
- Bora E : A meta-analysis of data-driven cognitive subgroups in bipolar disorder. European Neuropsychopharmacology, janvier 2025.
- Miskowiak KW, Burdick KE et al. : Assessing and addressing cognitive impairment in bipolar disorder: the International Society for Bipolar Disorders Targeting Cognition Task Force recommendations for clinicians. Bipolar Disorders, mai 2018.
- Bipolar disorder: assessment and management. National Institute for Health and Care Excellence, 2 septembre 2025.
- Burdick KE, Millett CE et al. : The association between lithium use and neurocognitive performance in patients with bipolar disorder. Neuropsychopharmacology, 29 avril 2020.
- Guidance on the use of electroconvulsive therapy. National Institute for Health and Care Excellence, 22 avril 2014.
- Mathiassen AB, Semkovska M et al. : Autobiographical memory after electroconvulsive therapy: systematic review and meta-analysis. British Journal of Psychiatry, mars 2026.
- Samamé C, Durante P et al. : Efficacy of cognitive remediation in bipolar disorder: systematic review and meta-analysis of randomized controlled trials. Psychological Medicine, septembre 2023.
- Kesavan M, Rathi L et al. : Clinical practice guidelines on cognitive impairment in bipolar disorders – Assessment and management. Indian Journal of Psychiatry, janvier 2025.
- Bipolar disorder – Symptoms and causes. Mayo Clinic, 7 mai 2026.
- Bipolar Disorder. National Institute of Mental Health, mis à jour en 2024.
- Bipolar Disorder: What It Is, Symptoms & Treatment. Cleveland Clinic, 20 avril 2026.
