
La sexualisation des filles dans les médias consiste à ne valoriser une enfant ou une adolescente que pour son apparence ou son comportement sexuels, ou à lui imposer une sexualité d’adulte. Ce phénomène, défini par un groupe de travail de l’American Psychological Association (APA) puis étayé par des revues plus récentes, est associé à une image du corps plus négative, à des symptômes dépressifs et à des troubles des conduites alimentaires.
Chez les 13-17 ans interrogés pour l’avis de santé publique du Surgeon General américain de 2023, 46 % ont déclaré que les réseaux sociaux leur donnaient une moins bonne image de leur corps, contre 14 % qui se sentaient mieux. Le levier n’est plus seulement la publicité télévisée. Ce sont aussi des photos filtrées de pairs, commentées en temps réel, disponibles à toute heure.
Plus de trois heures par jour sur ces plateformes a été associé, dans une cohorte américaine de 6 595 adolescents, à un risque deux fois plus élevé de symptômes dépressifs et anxieux. L’avis de l’APA de 2023 demande de limiter la comparaison sur l’apparence. Une consultation s’impose si l’alimentation, le sommeil ou l’humeur basculent de façon nette.
Qu’est-ce que la sexualisation des filles dans les médias
Le rapport de l’APA retient quatre critères. Une personne est sexualisée lorsque sa valeur tient seulement à son attrait sexuel, lorsqu’elle est jugée à l’aune d’un standard étroit où être désirable égalerait être « sexy », lorsqu’elle est traitée comme un objet destiné au regard ou à l’usage d’autrui, ou lorsqu’une sexualité lui est imposée de façon inadaptée. Un seul de ces éléments suffit. Le quatrième concerne tout particulièrement les filles, à qui l’on colle souvent une sexualité d’adulte qu’elles n’ont pas choisie.
Cette définition sépare clairement le phénomène d’un développement sexuel sain. Explorer son corps, poser des questions, recevoir une information adaptée à l’âge n’est pas de la sexualisation. Le problème commence quand l’apparence sexuelle devient le critère principal de valeur, ou quand des adultes, des marques ou des algorithmes projettent sur une fille un rôle qu’elle n’est pas en mesure de consentir.
Les formats étudiés par le groupe de travail allaient déjà de la télévision aux clips, des paroles de chansons aux magazines, des jeux vidéo à la publicité. Les femmes y apparaissent plus souvent que les hommes en tenue révélatrice, dans des poses de disponibilité sexuelle, parfois réduites à un fragment de corps. Un dépouillement historique d’annonces, repris dans le rapport, trouvait peu de publicités sexualisant des enfants (1,5 %). Parmi celles qui le faisaient, 85 % visaient des filles plutôt que des garçons, et la part de ces images avait augmenté avec le temps.
La pression ne vient pas seulement des écrans. Parents, enseignants et pairs peuvent, sans le vouloir, répéter que l’apparence est le capital principal d’une fille. Les copines surveillent la minceur et l’allure. Les garçons peuvent objectiver ou harceler. À l’extrême, abus, agressions et exploitation sexuelle sont des formes destructrices du même continuum. Si une adolescente n’achète que des vêtements pensés pour la rendre « sexy » et calque son identité sur des célébrités érotisées, elle peut aussi se sexualiser elle-même. Ce n’est pas une faute morale. C’est une adaptation à un environnement qui récompense ce registre.
Auto-objectivation et regard porté sur le corps
L’auto-objectivation, c’est le moment où une fille reprend à son compte le regard extérieur et se traite comme un objet à évaluer. La théorie de l’objectivation, formulée par Fredrickson et Roberts et reprise dans les revues récentes, décrit ce basculement comme une conséquence d’une culture qui priorise l’apparence sexuelle des femmes. Une revue de 66 études sur des filles de moins de 18 ans, publiée en 2020 par Daniels, Zurbriggen et Ward, montre que ce processus s’accentue avec l’âge. Les plus âgées se surveillent davantage que les plus jeunes.
Ce regard intérieur n’est pas un détail psychologique. Il capte de l’attention. Les travaux cités par l’APA indiquent que se concentrer sur son corps, le comparer à un idéal sexualisé, peut fragmenter les ressources mentales. Dans une expérience souvent reprise, de jeunes femmes obtenaient de moins bons résultats à un test de calcul lorsqu’elles portaient un maillot de bain plutôt qu’un pull, alors qu’aucune différence n’apparaissait chez les jeunes hommes. L’étude portait sur des étudiantes, pas sur des collégiennes. Elle illustre toutefois un mécanisme plausible dès l’adolescence, âge où le soi est encore en construction.
Sur le plan émotionnel, objectivation et sexualisation minent le confort dans son propre corps. Honte, anxiété d’apparence, parfois dégoût de soi, ont été associés à l’auto-objectivation dès 12-13 ans. La revue de Ward, Daniels, Zurbriggen et Rosenscruggs, parue en 2023 dans Nature Reviews Psychology, synthétise les conséquences chez les femmes. L’auto-objectivation va de pair avec une image du corps plus négative, une santé mentale, physique et sexuelle moins bonne, et des performances cognitives plus faibles. Les femmes objectivées sont aussi perçues comme moins compétentes et moins pleinement humaines.
Trois processus reviennent dans cette littérature.
- Comparer son apparence réelle à des photos retouchées décale le standard vers un idéal hors d’atteinte.
- Surveiller sans relâche ventre, peau ou pose transforme le corps en projet à corriger.
- Relier l’estime de soi aux « j’aime » et aux commentaires la place sur un score public, instable.
L’âge, les pairs, l’identité raciale et la famille modulent l’intensité. La revue de 2020 souligne aussi le manque de données développementales précises. Le schéma reste assez cohérent pour justifier une vigilance, sans transformer chaque photo de soi en diagnostic.
Réseaux sociaux, filtres et comparaison en continu
Les réseaux sociaux n’ont pas inventé la sexualisation. Ils en ont changé la dose, la source et l’horaire. Jusqu’à 95 % des 13-17 ans des États-Unis déclarent utiliser au moins une plateforme, et plus d’un tiers disent le faire « presque en permanence ». Près de 40 % des 8-12 ans y sont déjà, alors que l’âge minimal affiché est souvent 13 ans. Ces chiffres viennent de l’avis du Surgeon General américain de 2023. Ils décrivent un usage quasi généralisé pendant une fenêtre où le cerveau social est particulièrement sensible au regard des pairs.
Choukas-Bradley, Roberts, Maheux et Nesi parlent d’une « tempête parfaite ». Les plateformes visuelles croisent une adolescence où le statut entre pairs pèse lourd et où les filles sont poussées à investir l’apparence. Les images ne sont plus seulement celles de mannequins. Ce sont aussi celles d’amies et d’influenceuses du même âge. Les marques d’approbation sont chiffrées. On peut retravailler une photo, la publier, la revoir sans fin.
Les filtres et les retouches ajoutent une comparaison à soi-même. L’Académie américaine de pédiatrie (AAP) souligne que prendre et partager des photos de soi n’est pas malsain en soi. Cela peut même aider à explorer une identité. Le basculement survient lorsque la valeur personnelle se cale sur l’apparence, sur les retours en ligne, ou sur des outils qui amincissent le corps et lissent le visage. L’usage fréquent de filtres « beauté » a été associé à plus d’insatisfaction vis-à-vis du visage, de la peau et des cheveux. Les filtres qui amincissent le corps ont été liés à une image plus négative et à un désir plus fort de perdre du poids.
Les algorithmes ferment la boucle. Un fil qui a montré une fois un défi de tour de taille ou un régime très bas en calories en proposera d’autres. Moreno, pour le centre d’excellence de l’AAP, rappelle que l’impact dépend du tempérament, des pairs et du contenu, mais aussi de ce que les écrans chassent. Sommeil, devoirs, sport, conversations en personne. Une adolescente peut n’avoir aucun trouble alimentaire et malgré tout voir son estime de soi grignotée par une comparaison permanente.
L’APA, dans son avis de 2023, refuse le raccourci « les réseaux sont forcément toxiques ». Les effets dépendent de ce que l’adolescente voit et fait, de ses vulnérabilités, du contexte familial. Le même avis demande pourtant de limiter l’usage tourné vers la beauté et la comparaison d’apparence, surtout chez les filles, parce que cette fraction-là du temps d’écran est liée à une moins bonne image du corps, à des conduites alimentaires pathologiques et à des symptômes dépressifs.
Image corporelle, humeur et conduites alimentaires
Le rapport de l’APA reliait déjà la sexualisation à trois problèmes fréquents chez les filles et les femmes. Troubles alimentaires, estime de soi basse, dépression ou humeur dépressive. Les données plus récentes ne referment pas ce dossier. Elles le déplacent vers les plateformes visuelles et précisent les chiffres, toujours dans des populations surtout américaines, à lire comme telles et non comme des normes françaises.
Dans la revue de 2022, les estimations américaines citées indiquent qu’environ 81 % des adolescentes rapportent une certaine insatisfaction corporelle. Cette insatisfaction augmente à la puberté, quand la masse grasse éloigne le corps de l’idéal de minceur. Elle prédit, dans des suivis longitudinaux, davantage de symptômes dépressifs et de conduites alimentaires pathologiques, avec des résultats plus nets chez les filles. Ce n’est pas « le média » à lui seul. Pairs, famille et images se combinent.
L’enquête nationale YRBS 2025 des CDC, publiée en 2026, a pour la première fois mesuré les crises d’hyperphagie chez les lycéens américains. Parmi 6 898 élèves avec une réponse valable, 40,5 % ont décrit au moins un épisode dans les 30 jours précédents (manger une quantité inhabituelle en peu de temps, avec perte de contrôle). 17,2 % l’ont rapporté au moins trois jours. Chez les filles, cette forme récurrente atteignait 18,6 %, contre 15,9 % chez les garçons. Celles et ceux qui utilisaient les réseaux toutes les heures ou plus avaient une prévalence de 22,8 %, contre 12,9 % chez celles et ceux qui s’y connectaient au plus une fois par jour.
Ces chiffres ne sont pas un diagnostic d’hyperphagie boulimique. Une crise isolée n’égale pas un trouble. Ils montrent toutefois une association nette, aussi chez les garçons, entre usage très fréquent, mauvaise santé mentale, tristesse persistante, idées suicidaires et crises répétées. Les troubles alimentaires, décrits par la Mayo Clinic comme des affections graves du corps et du psychisme, peuvent engager le pronostic vital. Anorexie, boulimie et hyperphagie boulimique sont les plus fréquents. Ils se croisent souvent avec dépression, anxiété, automutilation et idées suicidaires.
Chez 884 adolescentes américaines de 13 à 18 ans (391 blanches, 248 noires, 245 asiatiques), Ward, Jerald, Grower, Daniels et Rowley ont testé en 2023 le chaînage attendu par la théorie de l’objectivation. L’usage et l’engagement sur les réseaux prédisaient une plus grande auto-sexualisation, elle-même associée à un moins bon état de santé mentale, à une estime de soi plus basse et à plus de honte corporelle. Le modèle tenait pour l’échantillon entier, avec des nuances selon le groupe. Les filles noires et asiatiques n’étaient pas à l’écart de ce schéma. Il s’y appliquait aussi, parfois plus nettement.
Sexualité, attention et stéréotypes
Une sexualité saine fait partie du développement. L’APA rapportait pourtant un lien entre auto-objectivation et sexualité moins affirmative à l’adolescence, avec une moindre utilisation du préservatif et une plus faible capacité à faire valoir ses limites. L’exposition répétée à des canons étroits nourrit aussi des attentes irréalistes. La honte qui s’installe alors peut se prolonger plus tard. Ce sont des associations, souvent mesurées chez des adolescentes déjà plus âgées, pas une destinée individuelle.
Les stéréotypes suivent le même fil. Les filles qui consomment davantage de contenus grand public adhèrent plus fortement à l’idée que les femmes sont des objets sexuels. La revue de 2023 ajoute que voir des femmes objectivées alimente des attitudes sexistes et peut contribuer à la violence. Cela décrit un climat, pas le comportement d’une adolescente à partir d’un clip.
Si la mémoire de travail est occupée à surveiller une pose ou un commentaire en attente, il reste moins de place pour un devoir. Un usage qui soutient des amitiés peut coexister, le soir, avec un fil de défis de minceur. Les garçons voient les mêmes images et apparaissent dans les données YRBS sur l’hyperphagie. Un frère ou un élève qui ne se juge qu’à sa musculature mérite la même attention. Le centrage sur les filles reflète la littérature, plus dense de ce côté.
Ce que les parents, l’école et les soignants peuvent faire
Les adultes ne sont pas impuissants, et ils ne sont pas non plus tenus de moraliser. L’APA de 2007 assignait aux parents un rôle ambivalent. Ils peuvent renforcer la sexualisation en faisant de l’apparence le projet principal, ou protéger en expliquant les images et en offrant d’autres sources de valeur. L’avis de 2023 est plus opérationnel. Entre 10 et 14 ans environ, un accompagnement adulte (regarder ensemble, discuter, expliquer) est recommandé pour la plupart des usages, avec une autonomie qui croît si les compétences numériques progressent, et sans nier le besoin légitime d’intimité.
Du côté des troubles alimentaires, la Mayo Clinic insiste sur le climat familial autour de la nourriture et du corps. Éviter de faire un régime sous les yeux de l’enfant. Prendre les repas ensemble quand c’est possible, pour voir ce qui est mangé et montrer les pièges des régimes restrictifs. Ne pas critiquer son propre corps devant elle. Rappeler que les silhouettes varient. Corriger l’idée, encore véhiculée sur certains comptes, que l’anorexie serait un « mode de vie ».
Quelques gestes concrets, adaptés du centre d’excellence de l’AAP et de l’avis de l’APA, restent accessibles sans matériel particulier.
- Demander, sans juger, quels contenus elle aime, lesquels la gênent, et comment elle les évite.
- Nommer à voix haute qu’une photo a été éclairée, recadrée, filtrée, parfois tournée par une équipe.
- Parler de votre propre usage, y compris des fils qui vous ont mis mal à l’aise.
- Valoriser ce que le corps permet de faire, plutôt que sa conformité à un canon.
- Signaler les contenus qui expliquent comment se restreindre, se purger ou s’épuiser à l’entraînement.
L’école a une place que le rapport de 2007 demandait déjà. Éducation aux médias, y compris sur la sexualisation. Éducation à la sexualité qui distingue exploration saine et objectivation. Accès au sport et aux activités où la compétence compte plus que la pose. L’AAP suggère d’aider les élèves à questionner les idéaux de beauté en ligne. Les programmes donnent un vocabulaire commun, ce qui est déjà beaucoup.
Les soignants, en France, restent le médecin traitant, le pédiatre, parfois le psychologue ou le psychiatre de l’enfant. Les recommandations détaillées ici sont américaines (APA, AAP, CDC, Surgeon General). La pratique locale, les outils de repérage et l’orientation se décident avec le professionnel qui suit l’adolescente, sans importer un protocole étranger mot à mot.
Quand l’image du corps justifie une consultation
Il n’est pas nécessaire d’attendre un diagnostic pour consulter. Plus la prise en charge est précoce, plus les chances de retrouver des habitudes alimentaires et une relation au corps plus saines sont élevées, rappelle la Mayo Clinic. Des conduites qui ne « remplissent pas » encore les critères d’un trouble peuvent déjà altérer la santé. Si l’alimentation, le poids, l’humeur ou la vie quotidienne basculent, parlez-en à un médecin.
Pour les familles, l’AAP ajoute des signaux liés au numérique. Changement net des repas. Entraînements obsessionnels. Endormissement difficile. Perte d’intérêt pour les amis. Ruminations qui ne s’arrêtent pas. Repli dans la chambre. Mentions de suicide. En France, le médecin qui suit l’enfant peut aider à trouver le bon relais, y compris si le premier avis vous semble trop rassurant. Les troubles alimentaires sont spécialisés. Un second avis n’est pas un caprice.
Le fonctionnement quotidien est le meilleur critère. Une adolescente qui refuse le collège parce qu’elle se trouve « trop moche », qui abandonne la piscine qu’elle aimait, qui ne peut plus manger un gâteau d’anniversaire sans panique, n’est plus dans le simple inconfort pubertaire. Parmi les indices plus corporels cités par la Mayo Clinic figurent un écart important par rapport à la courbe de croissance, l’arrêt des règles, une fracture de fatigue, des constantes altérées, des callosités sur les jointures, un émail abîmé, des sorties aux toilettes juste après les repas.
| Signe observé | Ce qu’il peut indiquer | Conduite |
|---|---|---|
| Repas sautés, excuses répétées, régime très restreint | Conduite alimentaire à risque | Prendre rendez-vous avec le médecin traitant |
| Sport excessif, sans jour de repos, même blessée | Surinvestissement du corps et de la dépense | Même démarche, sans attendre une perte de poids |
| Honte, secret, crises avec perte de contrôle | Possible hyperphagie, parfois associée à une restriction | En parler au médecin, qui orientera si besoin |
| Sommeil amputé par les écrans, fatigue scolaire | Usage qui empiète sur un besoin vital | Retirer les appareils de la chambre, revoir les horaires |
| Tristesse persistante, repli, propos sur la mort | Urgence psychique possible | Appeler le 15 ou le 112, ou consulter le jour même |
Les idées suicidaires, un évanouissement, un rythme cardiaque très lent, une incapacité à s’alimenter ne relèvent pas du « on verra lundi ». Aux urgences, le 15 (SAMU) ou le 112 restent les numéros à composer. Ce n’est pas de la dramatisation. Les troubles alimentaires peuvent encore tuer, et la honte retarde souvent la demande d’aide. Une personne proche peut ouvrir la conversation en disant son inquiétude et sa disponibilité à écouter, plutôt qu’en dressant un réquisitoire sur les kilos.
Éducation aux médias et règles d’écrans à la maison
L’éducation aux médias n’est pas un cours de morale. C’est un entraînement à lire une image comme on lit une publicité. L’APA, dès 2007, la plaçait au cœur de la réponse scolaire. L’avis de 2023 va plus loin. L’usage des réseaux devrait être précédé d’une formation, pour que l’adolescente sache questionner un contenu, repérer les manipulations, limiter les comparaisons et reconnaître un usage qui lui échappe.
Le plan familial d’usage des médias, proposé par l’AAP en 2016 et actualisé depuis, évite la règle unique du type « deux heures pour tout le monde ». Il s’agit de décider, à la maison, quels types de contenus, quelles durées, quels lieux sans écran, et de revoir le contrat à mesure que l’enfant grandit. Les points de santé restent stables. Au moins une heure d’activité physique par jour. Huit à douze heures de sommeil selon l’âge. Pas d’appareil dans la chambre pour dormir. Pas d’écran dans l’heure qui précède le coucher. Des temps sans média (repas, voiture). Moins de divertissement numérique pendant les devoirs.
Ces seuils recoupent l’avis de l’APA de 2023, qui vise au moins huit heures de sommeil. L’usage dans l’heure du coucher, surtout sur les réseaux, est associé à un sommeil plus court et plus fragmenté. Un sommeil insuffisant à l’adolescence pèse sur l’humeur et le risque suicidaire. L’activité physique, de son côté, est liée à moins de dépression. Si le fil d’actualité mange le sport et la nuit, le contenu sexualisé n’est plus le seul problème.
Limiter n’égale pas interdire à l’aveugle. L’avis de 2023 décrit aussi des bénéfices possibles. Soutien entre pairs, surtout pour des adolescents isolés ou minorisés. Pratique sociale plus contrôlée pour certains jeunes anxieux. Information de santé. Ces gains n’annulent pas les risques d’apparence. Ils expliquent pourquoi une coupure brutale, sans alternative, échoue souvent. Mieux vaut réduire les comptes centrés sur la transformation du corps, désactiver les compteurs d’approbation quand c’est possible, et garder des usages qui relient à des amis réels.
Les indicateurs d’un usage problématique, listés par l’APA, aident à trancher. Continuer alors qu’elle veut s’arrêter. Mentir pour garder l’accès. Y passer plus de temps que prévu, encore et encore. Y sacrifier des relations ou l’école. Ressentir un manque douloureux. Ces signes justifient un entretien avec le médecin traitant, qui pourra chercher un relais en santé mentale. En France, les outils et les délais d’accès varient. Le professionnel de premier recours reste le bon premier interlocuteur.
Questions fréquentes
Sexualisation et curiosité sexuelle normale, comment les distinguer ?
La curiosité sexuelle adaptée à l’âge, les questions et l’exploration volontaire ne sont pas de la sexualisation. Celle-ci commence lorsque la valeur d’une fille se réduit à son attrait sexuel, ou lorsqu’une sexualité d’adulte lui est imposée. L’APA souligne que ces deux registres ne s’équivalent pas. Un enfant qui pose des questions sur les corps a besoin de réponses justes, pas d’un silence gêné qui le renvoie vers des images inadaptées.
Faut-il supprimer Instagram ou TikTok à une adolescente ?
Pas par principe. L’APA de 2023 rappelle que l’effet dépend du contenu, des vulnérabilités et du contexte, pas du seul nom de l’application. Si le fil est saturé de comparaison d’apparence, de régimes extrêmes ou de défis de minceur, il faut réduire, filtrer, parfois retirer l’application un temps. Une coupure sans discussion ni alternative laisse souvent le problème intact sur un autre écran.
Les garçons sont-ils concernés par les mêmes images ?
Oui, mais pas de la même façon ni avec la même intensité documentée. Ils voient les filles objectivées, apprennent des scripts de virilité, et une part non négligeable d’entre eux décrit aussi des crises d’hyperphagie dans l’enquête YRBS 2025. Un garçon qui ne se juge qu’à sa musculature ou à sa « performance » mérite la même attention. Le centrage de cet article sur les filles reflète la littérature, pas une indifférence aux autres.
L’éducation aux médias à l’école suffit-elle ?
Elle est nécessaire et insuffisante à elle seule. Le rapport de l’APA la demandait déjà dans les programmes, et l’avis de 2023 veut qu’elle précède l’usage. À la maison, le climat autour du corps, les règles de sommeil et ce que les parents disent de leur propre apparence pèsent autant. L’école donne un vocabulaire. La famille donne un quotidien.
Combien de temps par jour sur les réseaux est trop ?
Il n’existe pas de seuil français unique dans les sources utilisées ici. Aux États-Unis, plus de trois heures par jour a été associé à un risque deux fois plus élevé de symptômes dépressifs et anxieux, alors que les adolescents y passaient en moyenne environ 3,5 heures. L’AAP refuse une durée unique pour tous. Le bon critère, à la maison, est ce que ce temps chasse (sommeil, sport, devoirs, amis) et la nature des contenus.
Les filtres « embellissants » sont-ils anodins s’ils amusent ?
Pas forcément. L’AAP indique que l’usage fréquent de filtres d’apparence a été associé à plus d’insatisfaction vis-à-vis du visage et du corps, surtout lorsque l’adolescente se compare à sa propre version retouchée. S’amuser une fois n’est pas un trouble. Revenir sans cesse à une peau lissée et à une taille diminuée peut déplacer le standard vers un visage qui n’existe pas.
Conclusion
La sexualisation des filles n’est plus seulement une affaire de publicité de magazine. C’est un environnement, souvent visuel et chiffré, où une adolescente apprend trop tôt que sa valeur se joue dans le regard. Les documents américains de 2023 (avis de l’APA, avis du Surgeon General) n’ont pas « prouvé » qu’un réseau unique rend malade. Ils ont documenté des associations assez solides, surtout autour de l’apparence, pour justifier des règles à la maison et une vigilance clinique, plutôt qu’un fatalisme ou une panique.
Si vous êtes parent ou proche, une prochaine conversation peut rester terre à terre. Vous pouvez lui demander ce qu’elle a vu aujourd’hui qui l’a mise mal à l’aise, quelle photo elle a retouchée avant de la publier, ce qu’elle mangerait si personne ne la regardait. Ces questions valent mieux qu’un discours général sur l’adolescence. Elles donnent une chance d’entendre le contenu réel, celui que les adultes ne voient pas.
Si les repas, le sommeil, l’humeur ou le poids ont changé, le bon geste n’est pas d’attendre que ça passe. C’est de prendre rendez-vous avec le médecin qui suit l’adolescente, d’apporter le carnet de santé pour les courbes, et de décrire les faits sans les minimiser. En cas de malaise, de propos suicidaires ou d’impossibilité de s’alimenter, composez le 15 ou le 112. La honte autour du corps est fréquente. Elle n’oblige personne à rester seul avec le problème.
Sources
- Report of the APA Task Force on the Sexualization of Girls. American Psychological Association, 2007.
- Health advisory on social media use in adolescence. American Psychological Association, mai 2023.
- Ward LM, Daniels EA, Zurbriggen EL et al. : The sources and consequences of sexual objectification. Nature Reviews Psychology, 25 mai 2023.
- Daniels EA, Zurbriggen EL, Ward LM : Becoming an object: A review of self-objectification in girls. Body Image, juin 2020.
- Ward LM, Jerald MC, Grower P et al. : Primping, performing, and policing: Social media use and self-sexualization among U.S. White, Black, and Asian-American adolescent girls. Body Image, septembre 2023.
- Social Media and Youth Mental Health. U.S. Department of Health and Human Services, 19 février 2025.
- Saelee R, Beccia A et al. : Prevalence of Binge Eating Behavior Among High School Students and Associations with Social Media Use, Mental Health, and Suicide Risk — Youth Risk Behavior Survey, United States, 2025. MMWR, 15 octobre 2026.
- Eating disorders – Symptoms and causes. Mayo Clinic, 28 mars 2023.
- Moreno MA : Social Media, Body Image & Self Esteem: What’s the Connection?. HealthyChildren.org, 23 avril 2025.
- Council on Communications and Media : Media Use in School-Aged Children and Adolescents. Pediatrics, 1er novembre 2016.
- Choukas-Bradley S, Roberts SR, Maheux AJ et al. : The Perfect Storm: A Developmental–Sociocultural Framework for the Role of Social Media in Adolescent Girls’ Body Image Concerns and Mental Health. Clinical Child and Family Psychology Review, 16 juillet 2022.
