Le regime AIP : aliments, preuves et limites

Le regime AIP : aliments, preuves et limites

Le régime AIP, ou protocole auto-immun, est un régime d’élimination plus restrictif que le paléolithique. On retire pendant plusieurs semaines des groupes alimentaires soupçonnés d’entretenir une inflammation ou une intolérance, puis on les réintroduit un par un pour voir lesquels font revenir les symptômes. Chez certaines personnes déjà suivies pour une maladie auto-immune, ce protocole peut alléger le fardeau symptomatique. Les essais disponibles n’ont pas montré qu’il inverse la maladie ni qu’il remplace un traitement.

Beaucoup de textes présentent l’AIP comme le régime de l’auto-immunité. Les recommandations américaines de l’American Gastroenterological Association, publiées en 2024, conseillent pourtant, sauf contre-indication, un modèle méditerranéen pour la plupart des adultes atteints de maladies inflammatoires chroniques de l’intestin (MICI). Le consensus européen de l’European Crohn’s and Colitis Organisation (ECCO), paru en 2025, juge les preuves insuffisantes pour utiliser l’AIP comme traitement d’induction de la maladie de Crohn ou de la rectocolite hémorragique.

Un essai ouvert de 15 patients a rapporté une rémission clinique chez 11 d’entre eux à 6 semaines, sans baisse significative de la CRP. Chez 16 femmes atteintes de thyroïdite de Hashimoto, la qualité de vie s’est améliorée en 10 semaines, alors que TSH, hormones thyroïdiennes et anticorps n’ont pas changé de façon statistiquement significative. Les carences possibles et, en cas de sténose iléale, le risque d’occlusion imposent d’en parler au médecin avant tout essai.

Qu’est-ce que le régime AIP et comment se déroule-t-il ?

L’AIP est un régime d’élimination inspiré du paléolithique, conçu pour retirer d’un coup les aliments souvent incriminés dans l’inflammation, le déséquilibre du microbiote ou une intolérance, puis pour les tester un par un. Il ne s’agit pas d’un paléo « classique ». Œufs, noix, graines et solanacées, encore autorisés dans beaucoup de versions paléo, sortent aussi pendant la phase stricte, selon la Cleveland Clinic (2023) et la revue de Pardali et al. parue dans Metabolism Open le 30 décembre 2024.

Le protocole se découpe en trois temps, tels que les décrit la Cleveland Clinic (2023).

  • La phase d’élimination dure de 4 à 6 semaines, parfois davantage, et retire d’un bloc les familles alimentaires listées plus bas.
  • La réintroduction ne commence que si une amélioration nette a été observée, un aliment à la fois, avec 5 à 7 jours d’observation.
  • La phase de maintien assemble un régime personnalisé, en n’écartant durablement que ce qui a fait revenir les symptômes.

On coupe notamment céréales, légumineuses, solanacées, produits laitiers, aliments ultra-transformés, sucres raffinés, œufs, noix et graines, café et alcool. Le tabac et les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) sont aussi écartés dans les descriptions cliniques.

Ce n’est pas un régime figé à vie. La Cleveland Clinic insiste sur le travail avec un diététicien, parce que retirer autant de familles d’aliments expose à des manques de vitamines et de minéraux si les assiettes ne sont pas assez variées. Un carnet qui note les repas et l’intensité des symptômes aide à ne pas attribuer à un aliment ce qui vient d’un rhume, d’un manque de sommeil ou d’une poussée de la maladie de fond.

Pardali et al. (2024) citent une fourchette de 6 semaines à 6 mois, en s’appuyant sur la demi-vie des IgG (environ 21 jours) et sur la durée de vie des lymphocytes B. Cette justification reste une hypothèse. Elle n’a pas été validée par un essai randomisé de grande taille. En consultation, on raccourcit souvent la phase stricte dès qu’un mieux est mesurable, pour limiter une restriction inutile.

Curry végétarien à base de patates douces.

Quels aliments sont autorisés ou exclus pendant l’élimination ?

Pendant l’élimination, l’assiette s’organise autour d’aliments peu transformés. Viandes, poissons, fruits de mer, volaille et abats fournissent protéines et micronutriments. Légumes hors solanacées, tubercules comme la patate douce, fruits en quantité raisonnable, huile d’olive, huile d’avocat, huile de coco, herbes non issues de graines, aliments fermentés non laitiers (choucroute, kombucha, kimchi sans piment) et, en petite quantité, miel ou sirop d’érable figurent parmi les aliments retenus par la Cleveland Clinic (2023) et par le tableau de la revue de 2024.

Les essais de Konijeti (2017) et d’Abbott (2019) ont suivi une version proche de ce tableau, avec un accompagnement par coach et diététicien. Les listes grand public divergent un peu sur le cumin, l’agave ou le ghee. Mieux vaut coller à la version des essais plutôt qu’à un blog.

Famille Pendant l’élimination stricte Exemples fréquents
Céréales et pseudo-céréales Exclues Blé, riz, avoine, maïs, quinoa, sarrasin
Légumineuses Exclues Lentilles, pois chiches, haricots, soja, arachides
Solanacées Exclues Tomate, pomme de terre, aubergine, poivron, paprika
Produits laitiers Exclus Lait, fromage, yaourt, beurre, ghee
Œufs Exclus Jaune, blanc, et plats qui en contiennent
Noix, graines, épices de graines Exclues Amandes, noix, sésame, cumin, moutarde
Sucres et additifs Exclus, hors miel ou érable occasionnels Soda, sirops industriels, édulcorants, émulsifiants
Boissons Café et alcool exclus Thé vert et tisanes sans graines souvent conservés
Viandes, poissons, légumes non solanacées Autorisés s’ils sont peu transformés Bœuf, poulet, saumon, épinards, courgette, patate douce

Trois confusions reviennent souvent. La patate douce n’est pas une solanacée, contrairement à la pomme de terre. L’arachide est une légumineuse. Le paprika ou la tomate séchée dans un mélange d’herbes suffisent à rendre un plat incompatible avec la phase stricte.

Les AINS (ibuprofène et apparentés) sont retirés pendant cette phase dans les protocoles publiés, parce qu’ils peuvent irriter la muqueuse digestive. Cela ne justifie pas d’arrêter seul un anti-inflammatoire, un immunosuppresseur, un biomédicament ou la lévothyroxine. Tout changement de médicament se discute avec le prescripteur. Fibre, soja, fer et calcium décalent l’absorption de la lévothyroxine. La Mayo Clinic (2023) recommande de prendre l’hormone à jeun et d’éloigner ces produits de plusieurs heures.

L’intestin perméable explique-t-il les maladies auto-immunes ?

L’hyperperméabilité intestinale existe et se mesure en recherche. Ce n’est pas, en 2022, un diagnostic médical reconnu sous le nom de « leaky gut syndrome », écrit la Cleveland Clinic. Chez les personnes atteintes de MICI ou de maladie cœliaque, la barrière intestinale est souvent altérée. Les chercheurs y voient surtout une conséquence de l’inflammation chronique, pas la cause première de la maladie. Des cas où la perméabilité précède le diagnostic ont été décrits. Même alors, cette seule anomalie n’a pas suffi à déclencher la maladie.

Le raisonnement de l’AIP suppose le scénario inverse. Des antigènes alimentaires ou microbiens passeraient une barrière trop lâche, activeraient le système immunitaire et entretiendraient l’auto-immunité. La revue de Pardali et al. (2024) rappelle ce modèle (jonctions serrées, cellules dendritiques, bascule vers des lymphocytes effecteurs). Elle souligne aussi que classer les bactéries en « bonnes » et « mauvaises » ne rend pas compte de l’interaction avec le terrain génétique. Restaurer la barrière n’a pas, à ce jour, guéri une maladie auto-immune dans un essai clinique, comme le rappelle la fiche de 2022 de la Cleveland Clinic. Le traitement de la maladie sous-jacente (gluten à vie dans la maladie cœliaque, médicaments des MICI) reste ce qui a démontré un effet sur la muqueuse.

Ballonnements, douleurs, fatigue et intolérances, souvent mis sur le compte d’un intestin « qui fuit », ont beaucoup d’autres explications. Syndrome de l’intestin irritable, effets des AINS, alcool, plats ultra-transformés. Un régime très restrictif peut donner l’impression d’un mieux simplement parce qu’il retire l’alcool et les produits industriels. Ce mieux n’établit pas que la barrière a été réparée.

Plus de 80 maladies auto-immunes sont décrites. Le magazine NIH MedlinePlus (13 avril 2023) rappelle qu’il n’existe pas de traitement curatif pour la plupart d’entre elles, et que gènes, infections, stress et expositions environnementales (dont certains composants alimentaires) interagissent. Un régime d’élimination peut, au mieux, servir à repérer une intolérance individuelle. Il ne corrige pas à lui seul ce réseau de causes.

Le régime AIP est-il utile dans les MICI ?

Les données humaines les plus citées viennent d’un essai ouvert, sans groupe témoin, mené à la Scripps Clinic et publié le 29 septembre 2017 dans Inflammatory Bowel Diseases par Konijeti, Kim, Lewis et al. Quinze adultes atteints de maladie de Crohn ou de rectocolite hémorragique active (score de Harvey-Bradshaw ≥ 5 ou score de Mayo partiel ≥ 3, plus une preuve objective d’inflammation) ont suivi 6 semaines d’élimination puis 5 semaines de maintien, sans réintroduction. Onze des 15 (73 %) étaient en rémission clinique à la semaine 6 et le sont restés jusqu’à la semaine 11. Le score de Mayo partiel moyen est passé de 5,8 à 1,2 puis 1,0. L’indice de Harvey-Bradshaw moyen est passé de 7 à 3,6 puis 3,4.

Ces chiffres restent dans un cadre étroit. Sept patients (47 %) étaient sous biomédicament. Une correction de carence en vitamine D (3 personnes) et en fer (6 personnes) a été commencée pendant l’étude. La CRP n’a pas changé de façon significative. La calprotectine fécale moyenne est passée de 471 à 112 µg/g, sans atteindre le seuil de significativité (p = 0,12). Parmi les 7 patients qui ont eu une endoscopie de contrôle, des améliorations visuelles ont été notées chez une partie d’entre eux. Deux patients atteints de Crohn avec sténose iléale n’ont pas terminé le protocole. L’un a été hospitalisé pour occlusion partielle après une forte hausse de légumes crus, de salades et de viande. L’autre a arrêté pour aggravation des symptômes.

En 2024, l’American Gastroenterological Association a modifié le message alimentaire adressé aux adultes atteints de MICI. Sauf contre-indication, un modèle méditerranéen riche en fruits et légumes frais, en graisses mono-insaturées, en glucides complexes et en protéines maigres, pauvre en aliments ultra-transformés, en sucres ajoutés et en sel, est conseillé pour la santé générale. Aucun régime n’a constamment réduit le taux de poussées chez l’adulte. Une baisse de viande rouge et de charcuterie pourrait réduire les poussées de rectocolite, sans effet démontré sur les rechutes de Crohn. Pendant une poussée douloureuse ou en cas de sténose, on discute la texture (cuisson, mixage, fibre soluble) plutôt qu’une exclusion permanente des végétaux.

Le consensus ECCO du 12 juillet 2025 aboutit à la même conclusion pour l’AIP. La déclaration 15.2, adoptée à 100 %, juge qu’il n’y a pas assez de preuves pour le recommander comme traitement d’induction de la maladie de Crohn, de la rectocolite, ou des deux (niveau de preuve EL4). Tous les patients devraient avoir accès à un diététicien expérimenté en MICI. En l’absence d’intervention diététique spécifique prescrite par l’équipe, les repères alimentaires de la population générale s’appliquent. En France, le gastro-entérologue et le diététicien traduisent ces textes dans le suivi local, selon les habitudes de prescription du pays.

Thyroïdite de Hashimoto : le régime AIP change-t-il les hormones ?

Non, pas de façon démontrée sur les dosages. Abbott, Sadowski et Alt ont publié le 27 avril 2019 un essai pilote auprès de 17 femmes de 20 à 45 ans, de corpulence normale ou en surpoids, avec un diagnostic de thyroïdite de Hashimoto. Seize ont terminé 10 semaines d’un programme en ligne (6 semaines d’élimination progressive, 4 semaines de maintien, sans réintroduction), avec sommeil, gestion du stress et activité physique. Le score de symptômes MSQ est passé en moyenne de 92 à 29. Les huit sous-échelles du questionnaire de qualité de vie SF-36 se sont améliorées. La CRP ultrasensible a baissé de 29 %, de 1,63 mg/L à 1,15 mg/L (n = 14, p = 0,0219). TSH, T4, T3 et anticorps anti-TPO ou anti-thyroglobuline n’ont pas changé de façon statistiquement significative.

Chez les personnes atteintes de thyroïdite de Hashimoto, la page Mayo Clinic mise à jour le 30 avril 2025 décrit une attaque auto-immune des cellules thyroïdiennes, plus fréquente chez les femmes d’âge moyen, dont le traitement principal reste le remplacement hormonal lorsque l’hypothyroïdie est là. Un texte de 2023 de la même institution ajoute qu’aucun régime n’a fait la preuve qu’il améliore le fonctionnement de la thyroïde. Un excès d’iode peut, chez des personnes déjà à risque, jouer le rôle de déclencheur. Les compléments d’iode ou les algues concentrées ne sont donc pas un plus automatique. La lévothyroxine se prend à jeun. La biotine fausse les dosages thyroïdiens. On l’arrête au moins une semaine avant une prise de sang, selon la Mayo Clinic (2023).

Pardali et al. (2024) commentent un second essai non contrôlé, polonais, de 12 semaines. Le malaise déclaré a diminué. Les concentrations de T3 libre et de T4 libre ont baissé tout en restant dans les normes. Les anticorps anti-TPO ont plutôt augmenté. Le poids a diminué, ce qui signale un déficit calorique. Les auteurs de la revue écrivent que, dans cette cohorte, l’AIP pourrait détériorer la fonction thyroïdienne. Sans groupe témoin, on ne peut pas trancher. On peut retenir que se sentir mieux et normaliser les anticorps ne sont pas la même chose.

Baisser la lévothyroxine parce que l’alimentation « répare » la thyroïde n’est pas étayé. Si des palpitations, une insomnie, une fatigue nouvelle ou une constipation apparaissent pendant le régime, un contrôle de TSH se discute, surtout si l’apport calorique ou en fibres a beaucoup changé.

Que sait-on pour la polyarthrite et les autres maladies auto-immunes ?

Hors MICI et Hashimoto, les études AIP restent minuscules. Pardali et al. (2024) résument un essai croisé non randomisé néo-zélandais chez 9 adultes atteints de polyarthrite rhumatoïde. Une partie des participants a vu baisser le score RAPID3, la fatigue et la douleur. Sans randomisation ni effectif suffisant, cela reste une piste, pas une preuve.

Une revue Cochrane, dont la synthèse grand public est datée du 1er avril 2022 (Hagen, Byfuglien, Falzon et al.), a examiné 15 essais de manipulations alimentaires dans la polyarthrite rhumatoïde (végétarien, méditerranéen, élémentaire, d’élimination). Les effets sur la douleur, la raideur et la fonction restent incertains, à cause de petits effectifs et de biais. Les régimes d’élimination n’ont pas de résultat calculable de façon fiable. Les personnes sous régime ont perdu en moyenne 3,23 kg de plus que les témoins et ont davantage abandonné l’étude. Une restriction large a donc un coût, même lorsqu’on la vit comme une démarche de santé.

Psoriasis, rhumatisme psoriasique, diabète de type 1, sclérose en plaques et maladie cœliaque figurent aussi, dans la fiche de 2023 de la Cleveland Clinic, parmi les contextes où un régime d’élimination peut aider à repérer des déclencheurs. Pour la maladie cœliaque, le traitement validé n’est pas l’AIP. C’est l’éviction stricte et définitive du gluten (blé, orge, seigle), y compris dans les médicaments, comme le rappelle MedlinePlus. Réintroduire du gluten pour le tester n’a aucun sens si le diagnostic de maladie cœliaque est posé.

Le traitement des maladies auto-immunes, rappelle NIH MedlinePlus Magazine (2023), reste du côté des médicaments qui calment la douleur, l’inflammation ou la réponse immunitaire, plus d’éventuels ajustements de mode de vie. Un régime peut s’ajouter. Il ne les remplace pas. Les chiffres de prévalence cités aux États-Unis (plus de 23,5 millions de personnes) ne se transposent pas tels quels à la France. Ils rappellent seulement que ces maladies sont fréquentes et que beaucoup de lecteurs chercheront une solution dans l’assiette.

Smoothies verts avec épinards, banane et avocat dans des verres.

Comment réintroduire les aliments après l’élimination ?

La réintroduction est la partie utile du protocole. Sans elle, l’élimination n’est qu’une restriction prolongée. On ne la commence que si les symptômes se sont nettement améliorés, écrit la Cleveland Clinic (2023). Tester un aliment pendant une poussée, une infection ou une semaine sans sommeil brouille la lecture.

La méthode la plus souvent décrite, proche de celle de la Cleveland Clinic, tient en quelques gestes.

  • On choisit un seul aliment et on en goûte une petite cuillère, puis on attend un quart d’heure.
  • Sans réaction, on double la quantité, on attend deux à trois heures, puis on prend une portion normale.
  • On ne réintroduit rien d’autre pendant 5 à 7 jours, afin de laisser le temps à une réaction tardive.
  • Une réaction (douleurs articulaires, diarrhée, urticaire, fatigue brutale, poussée cutanée) conduit à retirer l’aliment.
  • L’absence de réaction autorise à le garder, puis à tester l’aliment suivant.

Pardali et al. (2024) rapportent un ordre empirique en quatre groupes, du plus souvent toléré vers le plus souvent problématique. D’abord jaunes d’œuf, légumineuses, huiles de graines et de noix. Puis noix et graines entières, cacao, blancs d’œuf, alcool. Ensuite noix de cajou et pistaches, aubergine, café, laitages fermentés. Enfin les autres laitages, le riz blanc, les solanacées, l’alcool en plus grande quantité, les céréales sans gluten. Ce n’est pas une norme scientifique. C’est un ordre pratique, que l’on peut inverser si un aliment manque beaucoup au quotidien, par exemple le riz ou le yaourt.

Un aliment toléré une fois par semaine peut mal passer tous les jours. L’inverse existe aussi. Le carnet reste plus utile qu’une liste figée. Si aucune amélioration n’est apparue pendant l’élimination, allonger la restriction n’est en général pas la bonne réponse. Un rendez-vous de réévaluation avec le médecin ou le diététicien vaut mieux qu’un mois de plus sans céréales ni œufs.

Carences, sténoses et autres risques du protocole

Le principal risque n’est pas une crise de « désintoxication ». C’est de manquer de nutriments, de calories et de plaisir alimentaire pendant des mois, tout en croyant traiter la maladie. La Cleveland Clinic (2023) le place en tête. Pardali et al. (2024) relèvent, dans l’essai d’Abbott, des marqueurs d’acides organiques compatibles avec un besoin accru en folate, en vitamine B12 et en riboflavine (vitamine B2) chez plusieurs participantes. Dans l’essai MICI, fer et vitamine D étaient déjà bas chez une partie des patients avant même le régime. L’AGA (2024) demande de dépister la dénutrition, la vitamine D, le fer et la vitamine B12 chez les personnes atteintes de MICI, surtout en cas d’atteinte iléale.

Un second risque, plus aigu, concerne la maladie de Crohn sténosante. Dans l’essai de 2017, une occlusion partielle a suivi une hausse brutale de fibres crues et de viande chez un patient porteur d’une sténose anastomotique. Les légumes cuits, mixés ou pelés, et un avis diététique adapté à l’anatomie, valent mieux qu’une assiette de salades crues. Une perte de poids non désirée, des œdèmes, une fonte musculaire, des règles qui s’arrêtent ou une obsession des listes d’aliments autorisés doivent faire arrêter le protocole et revoir le médecin.

Le troisième risque est social et psychologique. Retirer céréales, laitages, œufs, légumineuses, noix et tomates en même temps isole à table, complique le travail et les voyages, et peut réveiller un trouble alimentaire. Cochrane (2022) a mesuré davantage d’abandons sous régime que sous alimentation habituelle dans la polyarthrite. Un diététicien peut proposer une élimination plus ciblée, par exemple seulement le gluten si une maladie cœliaque est documentée, ou une texture adaptée pendant une poussée, au lieu d’un retrait simultané de dix familles.

L’AIP n’autorise pas à retarder un traitement de fond. Les MICI, la polyarthrite, le lupus ou une hypothyroïdie franche se traitent d’abord par les médicaments indiqués. Un régime d’élimination, s’il a lieu, s’ajoute sous surveillance. Il ne lave pas le système immunitaire.

Quand parler du régime AIP à un médecin ?

Avant de commencer, pas après trois semaines de fatigue. Le bon interlocuteur est le médecin qui suit déjà la maladie (gastro-entérologue, endocrinologue, rhumatologue, médecin traitant), avec un diététicien si possible formé aux MICI ou à la thyroïde. Apportez la liste des médicaments, le dernier bilan (TSH, ferritine, vitamine D, vitamine B12, albumine, calprotectine si MICI) et un objectif clair. « Repérer un aliment qui réveille mes douleurs pendant huit semaines » est plus utile que « guérir Hashimoto ».

Certains signes imposent de consulter vite, ou d’appeler le 15 ou le 112, indépendamment de tout régime.

Situation Conduite
Douleur abdominale intense, vomissements, arrêt des gaz, ventre dur Appelez le 15 ou le 112, surtout si vous avez une sténose ou une chirurgie de Crohn
Rectorragies abondantes, fièvre élevée, déshydratation Urgences ou 15 / 112
Somnolence profonde, confusion, grand froid chez une personne hypothyroïdienne non substituée Urgence vitale possible (myxœdème). Appelez le 15 ou le 112
Palpitations, insomnie, tremblements sous lévothyroxine après un changement alimentaire Médecin sous quelques jours, dosage de TSH
Perte de poids involontaire, œdèmes, règles interrompues, idées fixes autour de la nourriture Médecin et, si besoin, orientation vers un soin des troubles alimentaires
Projet de grossesse, allaitement, enfant, dénutrition déjà connue Ne commencez pas une élimination large sans avis spécialisé

Le médecin pourra juger qu’un modèle méditerranéen, moins restrictif, suffit, conformément aux conseils AGA de 2024 pour beaucoup de MICI. Il pourra aussi juger qu’une phase d’élimination courte a du sens, à condition d’un calendrier de réintroduction et d’un contrôle biologique. En France, les posologies, les produits remboursés et le cadre officiel relèvent de votre soignant, qui applique les habitudes locales.

Questions fréquentes

Le régime AIP guérit-il une maladie auto-immune ?

Non. Les essais disponibles sont petits, souvent sans groupe témoin, et n’ont pas montré de normalisation durable des marqueurs d’auto-immunité. NIH MedlinePlus Magazine (2023) rappelle qu’il n’existe pas de traitement curatif pour la plupart de ces maladies. L’AIP peut, au mieux, aider à repérer des aliments associés à des symptômes.

Faut-il retirer le gluten pour toujours en cas de thyroïdite de Hashimoto ?

Seulement si une maladie cœliaque ou une allergie au blé est diagnostiquée. Pour Hashimoto sans cœliaquie, la Mayo Clinic (2023) ne recommande pas de régime d’éviction comme traitement de la thyroïde. Un test du gluten pendant l’AIP n’a de sens que si le diagnostic de cœliaquie a été écarté au préalable, car réintroduire du gluten serait dangereux dans cette maladie.

Peut-on suivre l’AIP pendant une poussée de Crohn s’il existe une sténose ?

Pas sans avis spécialisé, et pas avec de grandes quantités de fibres crues. Dans l’essai de Konijeti et al. (2017), deux patients avec sténose iléale ont mal toléré le protocole, dont une occlusion partielle. Pendant une poussée, la texture et la nutrition entérale, mieux étudiées, se discutent avec le gastro-entérologue.

Les AINS sont-ils compatibles avec la phase d’élimination ?

Les protocoles publiés les écartent pendant la phase stricte, car ils peuvent irriter l’intestin. N’arrêtez pas un AINS prescrit pour un rhumatisme ou une douleur chronique sans en parler au médecin. Un autre antalgique peut être proposé.

Combien de temps rester en élimination stricte si rien ne change ?

La fenêtre usuelle est de 4 à 6 semaines. Au-delà, sans mieux mesurable, allonger la restriction n’a pas de base solide. Un rendez-vous de bilan vaut mieux qu’un troisième mois sans œufs ni céréales.

L’AIP convient-il pendant la grossesse ou chez l’enfant ?

Les essais cités concernent des adultes, surtout des femmes non enceintes. Une élimination aussi large menace les apports en fer, iode, calcium et calories, critiques à ces âges. Un avis médical et diététique est indispensable. Ne copiez pas un protocole adulte.

Modèle 3D de l'intestin et du système digestif humain.

Conclusion

L’AIP est un outil d’élimination-réintroduction, pas un traitement de fond. Les seules études cliniques un peu détaillées portent sur une poignée de patients atteints de MICI (Konijeti 2017) et sur une petite cohorte de femmes avec thyroïdite de Hashimoto (Abbott 2019). Des symptômes et la qualité de vie ont bougé. La CRP des MICI et les hormones thyroïdiennes n’ont pas suivi. Les sociétés savantes de gastro-entérologie, AGA en 2024 et ECCO en 2025, placent désormais le modèle méditerranéen et l’accès à un diététicien devant les régimes d’exclusion larges comme l’AIP.

Si vous voulez malgré tout tester une phase courte, fixez-en la durée avec votre médecin, faites doser fer, vitamine D et vitamine B12, et écrivez à l’avance le calendrier de réintroduction. Une sténose, une grossesse, une dénutrition ou un rapport déjà tendu à l’alimentation sont des raisons de ne pas commencer. Le prochain geste utile n’est pas d’acheter une liste d’aliments interdits. C’est d’apporter à la consultation vos derniers examens et de demander si une élimination limitée a un intérêt dans votre maladie, ou si une assiette plus simple, méditerranéenne et moins transformée, suffit.

Sources

  1. What Is the AIP (Autoimmune Protocol) Diet?. Cleveland Clinic, 28 juin 2023.
  2. Leaky Gut Syndrome: Symptoms, Diet, Tests & Treatment. Cleveland Clinic, 6 avril 2022.
  3. Hashimoto’s disease – Symptoms and causes. Mayo Clinic, 30 avril 2025.
  4. Hypothyroidism diet: Can certain foods increase thyroid function?. Mayo Clinic, 18 août 2023.
  5. Konijeti GG, Kim N, Lewis JD et al. : Efficacy of the Autoimmune Protocol Diet for Inflammatory Bowel Disease. Inflammatory Bowel Diseases, 29 septembre 2017.
  6. Abbott RD, Sadowski A, Alt AG : Efficacy of the Autoimmune Protocol Diet as Part of a Multi-disciplinary, Supported Lifestyle Intervention for Hashimoto’s Thyroiditis. Cureus, 27 avril 2019.
  7. Pardali EC, Gkouvi A, Gkouskou KK et al. : Autoimmune protocol diet: A personalized elimination diet for patients with autoimmune diseases. Metabolism Open, 30 décembre 2024.
  8. Hashash JG, Elkins J, Lewis JD et al. : AGA Clinical Practice Update on Diet and Nutritional Therapies in Patients With Inflammatory Bowel Disease: Expert Review. Gastroenterology, mars 2024.
  9. Svolos V, Gordon H, Lomer MCE et al. : European Crohn’s and Colitis Organisation consensus on dietary management of inflammatory bowel disease. Journal of Crohn’s and Colitis, 12 juillet 2025.
  10. Hagen KB, Byfuglien MG, Falzon L et al. : The effect of diets on rheumatoid arthritis. Cochrane, 1er avril 2022.
  11. Autoimmune diseases: What you need to know. NIH MedlinePlus Magazine, 13 avril 2023.

À propos de l’auteur

Pauline Cécile TessierRédactrice médicale

J’ai fait mes études d’infirmière à l’IFSI La Capelette. Après mon congé maternité, je me suis tournée vers la rédaction et la relecture de textes médicaux. Pour chaque article, je lis les recommandations officielles, les études et les guides cliniques, et j’utilise aussi des outils d’IA dans mon travail. Chaque affirmation peut être vérifiée dans les sources citées de l’article.